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Cronica Andina (5 et fin)

jeudi 17 décembre 2009, par Jackà Maré Spino

Des mimes, des montagnes et des rêves...

Depuis huit ans, dans un village de la banlieue montagneuse de Medellín nommé Itagüi, s’est installé un groupe de mimes venus du nord de la Colombie. Leur collectif s’appelle en toute simplicité : Mimos y Clowns. A leur arrivée ils ont pris leurs quartiers dans la place du village et depuis ils régalent, tous les week-ends, la population de leurs animations. Pendant longtemps ils ont du livrer bataille contre les forces conservatrices du coin, notamment contre le curé, leur voisin et concurrent du dimanche, qui leur a rendu la vie dure. Mais les mimes ont fini par se faire une place. On m’a raconté qu’à un certain moment le Maire du village a du convoquer les deux rivaux pour négocier le degré de décibels autorisés à chacun. Enfin, par la force des choses, les mimes ont du aussi endosser le costume du travailleur social, mettant en scène des problématiques locales (la violence, le machisme, défense de homosexuels etc.) Aujourd’hui, ils font du Boäl sans le savoir.

Leurs propositions ne sont pas très adroites et manquent d’originalité (des numéros à la Marceau couplés de passages de clown d’intervention) mais la concordance qui existe entre ce groupe, la place du village et leur public est telle que c’est un vrai régal d’assister à l’une de leurs soirées. La place est en relief et de longs gradins descendent vers son centre. Là, les gens s’agglutinent une heure avant le début de chaque représentation. Les filles font les coquettes et les ados se pavanent autour d’elles pendant que les adultes bavardent et fument en attendant. Des nombreux vendeurs de sucreries longent les gradins pendant que des dizaines d’enfants courent dans tous les sens. L’ambiance est survoltée créant une atmosphère quelque peu surréaliste. Pendant la représentation les gens rient, crient, sifflent, s’interpellent et acceptent sans brancher les rudes moqueries des mimes. Et gare au spectateur qui ne veux pas descendre dans l’arène ou qui se montre trop timide. Une fois terminée la représentation, le public remplit généreusement les chapeaux des mimes et leur offre de longues embrassades. Il faut connaitre la mentalité conservatrice et timorée des villageois des Andes pour comprendre l’aspect extraordinaire de la scène.

Coté festival, là aussi, nous avons fait de belles rencontres. Dans son ensemble les compagnies invitées ont montré des spectacles de qualité : pas très originaux mais bien interprétés et développant un bon rapport avec le public. Roulo le mexicain, malgré son image de clown à l’ancienne, est un excellent acrobate, jongleur, manipulateur d’objets et un bon joueur de diabolo. Le public a beaucoup apprécié son travail et il est devenu l’idole des enfants. El Niño Del Retrete (l’Argentin) a un très beau personnage ; son spectacle est exigeant, drôle et poétique, à mon avis plus adapté à la salle qu’à la rue, mais c’est du beau travail. Tuga le Chilien est un véritable amuseur public dans le meilleur sens du terme. Avec seulement 25 ans il est plein de ressources, d’imagination et a une personnalité charismatique. Formé à l’école de mimes de Buenos Aires, il possède un excellent niveau technique et une énergie inépuisable. Il a rapporté un gros succès. Quant à l’autre groupe de Mexique, le travail qu’ils ont présenté dans la rue était composé en bonne partie, des extraits de leur spectacle de salle, lequel j’ai préféré largement. Coté européen, le clown anglais a disparu de la circulation assez rapidement sans que l’on sache trop pourquoi. Alors, le jeu de mots n’est pas de trop si je dis qu’il a filé à l’anglaise. De son coté, le groupe allemand n’a pas rencontré le succès attendu. Leur proposition a laissé un gout d’incompréhension. Le spectacle s’inspirait d’un évènement majeur de l’histoire colombienne contemporaine : la prise, il y a 24 ans, du palais de justice par un commando guérillero. Cette action a entraîné la mort de centaines de personnes dont le Président de la cour suprême, ainsi que la destruction totale du palais. Alors, je dois dire que leur proposition a été ressentie comme décalée à coté de toutes ces créations joyeuses. Je crois aussi que ce n’est évident d’aborder la politique d’un pays quand on la connait mal. Pour sa part, l’écossais Johnny Melville, (qui a proposé un travail de salle très performant) s’est lancé avec ses stagiaires dans une série d’interventions rue style "street Boomming". Ce fut une première pour cette ville. Quant à nous, "Le Passant" a reçu un très bon accueil du public. Pendant notre première représentation les organisateurs se sont payés une belle frayeur en raison de la scène finale : une situation de conflit proche du théâtre invisible ou je me prends la tête avec deux "barons" qui passent dans une voiture. Ils avaient peur d’une réaction violente des spectateurs. Je dois préciser que cette représentation s’est déroulée au parc de Botero, (du nom du célèbre peintre) face à une assemblée composé de cireurs de pompes (au sens réel), de vendeurs de cigarettes, de loueurs de portables, de prostituées, de vagabonds et complétée par la présence de quelques fous. Mais le petit peuple de Medellín leur a montré qu’il n’est pas plus insensé que celui du Pays Bas, de la Pologne ou de la France. Les spectateurs ont bien répondu au jeu de mon clown et ont su me défendre des faux intrus avec vigueur et dignité mais sans violence. A la fin de la représentation ils nous ont témoigné leur reconnaissance avec cette forme de tendresse que seul les méprisés connaissent. J’ai adoré jouer pour eux. La deuxième représentation s’est déroulée dans le village d’Itagüi, avant la soirée décrite ci-dessus. Là, nous avons fait un Tabac.

Pour moi la véritable vedette de ce festival a été le public. Je connais bien l’engouement du public français pour les arts de la rue, mais là, c’était autre chose. Le spectacle se passait autant en dehors que sur la scène. Sa soif de rêve, son dynamisme et son envie de participer a fait du public un véritable personnage à chaque représentation.

Le 25 novembre 2009