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[Port de] Bilan

jeudi 20 avril 2006, par Raphaël

Comment partager avec vous ce petit morceau de vie d’une semaine qui nous a tant nourris ? Comment rendre visible à vos yeux la richesse de cette expérience qui nous a tant émus, à la rencontre du [Port de] Brest ?

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L’équipe

Nous avons choisi de vous écrire ce texte pour tenter d’en témoigner. Témoigner. Dire qu’on était là et qu’on a vécu. Le témoignage rend visible l’invisible, accessible ce qui, sinon, resterait caché derrière les visages, derrière la surface des choses, en-dessous. Ramener à la surface quelque chose de l’ordre de la perte, de la vérité. Sonder pour rappeler à la conscience un morceau de l’essentiel, de la profonde Humanité.

Il y a des lieux où l’on revient toujours, par bateau ou par la pensée. Des lieux où la vie voyageuse vient jeter des ancrages. Le [Port de] Brest est ainsi.

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Estelle
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Anthony

C’est un fascinant paysage, qui nous a saisi d’emblée par l’évidence de ses immenses quais, de l’horizon de la mer, de ses vastes ciels changeants où se découpent comme autant de présences le peuple des grues et des bateaux. Ce territoire s’exprime au premier abord d’une telle puissance qu’il est en soi très manifeste : sans fiction, il se livre et se révèle dans l’évidence de ses formes, de ses couleurs, de ses ambiances, de ses matières.

Le port nous a d’emblée tous les quatre saisis. Pour nos quatre paires de rétines si sensibles à la beauté, il était tentant d’aller piocher dans l’infinie palette des lieux les cadrages bien choisis pour « révéler ». Face à cet enthousiasme, Jérôme a pris le temps et su trouver les mots pour nous convaincre d’une autre approche : nous détacher de l’apparence immédiatement saisissable des lieux pour mieux les retrouver par le biais de témoignages.

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Raphaël
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Pablo

Témoigner. Permettre à l’autre de témoigner. Comment faire ?

Comment entrer dans cette pratique inédite pour certains, abordée différemment par d’autres ? Interviewer pour chercher quoi ? Chercher avec un but précis ? Ou simplement tenir un fil et laisser les choses venir ?

Tout ceci s’est affiné au gré de nos onze entretiens, aussi variés dans leur contenu et leur forme que les douze personnes interviewées :
- Philippe Breton, dockmaster à l’incroyable forme de radoub n°3
- Frédéric Leborgne, manutentionnaire à l’UAT
- Sophie Rumeur, promeneuse et poète
- David Lenoble, élève officier de marine à bord du Pourquoi Pas de l’IFREMER
- Christelle Hall, fille de sous-marinier, historienne, CCI Brest
- Marie-France Cantet, serveuse au bar Les Embruns
- Bacha, petit Géorgien de 12 ans qui joue et s’évade sur le Port
- Baptiste, 19 ans, tagueur graffeur
- Pierre Lamour, menuisier naval retraité
- Yves Maillet, DDE Finistère, chef de chantier pour la restauration des fondations des quais
- Ronan, harangueur à la Criée aux poissons
- David, manutentionnaire à la Criée

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Jérôme

Ces entretiens ont fait apparaître des témoignages de vies. L’invisible derrière les visages est remonté d’eaux intérieures parfois profondes, pour constituer la fresque humaine qui nous ramenait toujours au port. Car chacun, à sa manière, vit le port, de façon sociale et intime. D’où des récits souvent très émouvants, mais aussi parfois drôles, hyper-techniques, recueillis ou expansifs. Et petit à petit est apparue à notre conscience l’épaisseur insoupçonnée d’un territoire poétique habité par l’écho des voix entendues.

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Pablo sur la digue

Nous avons transcrit ces interviews en texte, souvent in extenso - puis remonté ces textes de façon fidèle, en taillant, sans rien ajouter. Au voyage dans les témoignages répondait en écho la poésie des images et vidéo d’Anthony et de Pablo. Nous avons écrit, tenté de témoigner de nos impressions à travers notre carnet de bord, guidé sur les voies invisibles des cyber-réseaux par notre éclaireur Yffic. Nous avons beaucoup pensé à ceux qui, de loin, pourraient ainsi partager le voyage.

Puis nous avons tout relu, tout croisé, beaucoup échangé nos points de vue, et trouvé des thèmes récurrents :
- le voyage : géographique ou intérieur, économique ou politique, nécessaire ou impossible
- l’univers de l’eau : les mers et les océans, la marée et les mouillages, les reflets des ciels d’ombres et de lumière
- la transformation : de la ville, des gens, des hommes et du temps, de nous. L’impossible retour des choses
- les sens : couleurs, odeurs, sensations sonores, toucher, gestes d’ici, échos
- l’identité : la tension entre moi/ici et eux/là-bas, d’où je viens et où je suis, mon lieu, mon histoire, mes racines, ma tribu, mes solidarités, mes ancrages et mes errances
- l’invisible : le travail invisible, les réseaux invisibles, les forces physiques inimaginables à l’oeuvre à des échelles monumentales, l’ancienne Brest perdue, la mémoire des lieux qui n’est plus que dans la tête des gens, les pratiques furtives, les promenades, les pensées qui ont peuplé le port un jour
- l’inaccessibilité : les emprises militaro-portuaires à la place d’un coeur absent de la ville, la séparation entre la ville du haut et la ville du bas, la multiplication des barrières entre les gens et la mer, la difficile cohabitation entre l’activité industrialo-commerciale et d’autres usages sur les quais, la question de la réappropriation collective du littoral, la valeur du site portuaire en tant qu’espace public ?

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Pablo

En nous promenant, nous avons beaucoup regardé les reflets du port dans l’eau. Ces images inversées et sans cesse troublées des murs apparemment solides, des coques de bateaux, semblaient comme venues du fond, comme l’écho d’autres murs, d’autres navires.

Au mémorial franco-américain, la rade de Brest sous les yeux, comment ne pas entendre les fantômes de tant de navires coulés en rade, la résonance de tant de bombes et de cris dans les murs de Brest, détruite, qui servirent de remblais pour la reconstruction du port. Tout cela, sous nos yeux. Sous l’eau et sous nos pieds.

Alors d’un coup est apparue l’évidence d’un lieu pour une fiction qui ramènerait du dessous les échos des témoignages recueillis.

Il y a des lieux où l’on revient toujours. C’est de là que je vous écris. Assis sur les marches qui flanquent les parois du quai, j’ai face à moi la révélation d’un sanctuaire inconnu à la plupart des gens d’ici : le monde du DESSOUS.

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Estelle

C’est marée basse. En se retirant, l’eau a mis à nu une brèche vers le monde du dessous : un mur qui tenait les quais s’est délité. Un trou béant dans les flancs du port livre à nos yeux l’intérieur du ventre de la baleine. Une sorte de cathédrale dont le sol serait un vitrail d’eau mouvante. Le sol des quais repose en fait sur de puissants troncs de béton, érigés comme des colonnes plantées jusqu’au fond de la rade. Surgies de l’eau, ces colonnes portent le quai comme un toit. Qui devinerait derrière les flancs des bassins une telle architecture ? La mer baignée de soleil au dehors diffuse jusqu’ici une lumière verte qui traverse les eaux. La surface ondulante est comme le miroir lumineux d’un ciel absent. Tous les repères s’inversent. Dans l’enfilade de la brèche, ce tapis vert immatériel file sous les quais comme une galerie de plusieurs centaines de mètres de longueur. Ici : le juste lieu pour notre fiction.

Il s’agira d’un voyage. On quittera le monde connu de la surface. On descendra vers le ventre. On embarquera sous ’terre’ et on voguera sur une barque, sous les quais, à la rencontre des vraies racines de la poésie du dessus. Puis on émergera. On rejoindra la surface. Avec une autre vision de ce territoire familier.

Le pot après la présentation

Il n’y a pas de voyage sans un aller et retour. Et on ne revient jamais pareil. Le but ici est onirique : livrer au public un miroir à l’envers du port, l’essence poétique et recomposée de l’or caché dans nos rencontres. Une fiction au plus près des réalités d’un fabuleux territoire.

Raphaël